Airbus a choisi le fournisseur français de services cloud Scaleway comme destination pour quelque 900 applications , dont 70 initialement bénéficieront d'une intégration prioritaire.
L'entreprise souhaite ainsi placer ses systèmes et données critiques sous contrôle européen. AWS, comme toutes les plateformes américaines, ne peut protéger les données sensibles d'Airbus contre le piratage informatique ; il est donc préférable de les rapatrier rapidement.
Cela démontre à lui seul que la souveraineté numérique est un véritable moteur commercial et non une invention européenne à des fins de démonstration de vertu ou comme monnaie d'échange. Personne ne confierait des données sensibles à la portée de la Russie ou de la Chine. Les États-Unis figurent désormais sur cette liste. Les détails de l'annonce sont également alarmants : la liste critique inclut notamment les systèmes ERP, CRM et de production.
Ce qui n'est pas mentionné, c'est la gestion de la chaîne d'approvisionnement, qui apparaît pourtant comme un système crucial, compte tenu du fait qu'Airbus compte 18 000 fournisseurs à travers le monde. Il s'agit d'un problème épineux, bien plus complexe à résoudre qu'une simple migration de 900 applications. La gestion de la chaîne d'approvisionnement repose sur le transfert de données entre entreprises, et parmi ces 18 000 fournisseurs, 17 998 utilisent les technologies Microsoft.
Même si la chaîne d'approvisionnement est gérée via un portail européen convivial, toutes les données des fournisseurs resteront stockées sur leurs systèmes. Airbus ne va pas abandonner Microsoft de sitôt, faute d'alternative. De même pour les applications de productivité Google ,la seule alternative est Microsoft.
Peu importe que tout ce qui précède soit aussi vital pour qu'Airbus puisse commercialiser ses produits. Il n'y a pas de solution miracle, ni même de solution à moyen terme . À plus long terme, c'est une autre histoire, et l'annonce d'Airbus y jouera un rôle déterminant.
L'autre grande lacune de cette annonce concerne l'IA. À première vue, le problème semble encore plus complexe. Les États-Unis investissent mille milliards de dollars par an dans le développement de modèles de pointe et de projets pharaoniques, et pour en faire partie, il faut être présent. Or, Airbus ne souhaite pas s'y impliquer. L'entreprise a une stratégie d'IA en six volets , mais aucun d'entre eux n'implique d'agents, de génération de code ou d'automatisation des processus métier. Extraction de connaissances, chatbots d'assistance, aide à la décision, automatisation des vols : autant d'éléments qui peuvent être développés et déployés sur site. D'ailleurs, souhaiteriez-vous vraiment que votre avion exécute du code développé par Claude ?
On ne peut pas vraiment connaître les intentions d'Airbus d'après ce qu'elle choisit de nous dire, mais il semble bien qu'elle ne souhaite pas d'IA dans les systèmes critiques, et que là où c'est inévitable, elle veuille s'en charger elle-même.
L'IA pourrait, à terme, devenir incontournable pour les entreprises – tout comme les logiciels de productivité et l'échange de données le sont aujourd'hui – mais pour que la souveraineté numérique fonctionne, il faut un marché basé dans l'UE dans les deux domaines, capable de fournir des voies de retour vers le pays d'origine que les entreprises de tous types peuvent emprunter.
Airbus a démontré que le marché des services cloud peut fonctionner avec la souveraineté numérique, et ce, de manière traditionnelle, en lançant un appel d'offres , ce qui constitue en soi un événement générateur de marché. L'entreprise pourrait reproduire cette approche ailleurs, mais si même une migration d'envergure représente une cible de choix pour un service cloud compétent, un tel secteur n'existe pas pour les applications de productivité et les postes de travail.
Bien sûr, il y a Linux, LibreOffice et tout ça, mais aucune organisation n'est en mesure de répondre à un appel d'offres concurrentiel pour le remplacement d'un système bureautique/espace de travail aux spécifications précises. Personne ne l'a jamais fait, ce qui, pour une entreprise aussi prudente qu'Airbus, est très inquiétant. Certes, il existe des personnes ayant l'expérience de la gestion de projets d'envergure et des experts en logiciels libres, mais elles ne travaillent pas toutes au même endroit.
Contexte supplémentaire
Microsoft est en train de perdre la bataille pour protéger les revenus des licences. Il vaudrait mieux qu'il s'y fasse.
Leçons tirées de la guerre des machines virtuelles : rien de virtuel dans le duel entre Broadcom et Tesco
Les puces d'Apple sont au cœur d'un nouveau paysage, mais son plus grand succès reste Windows.
Nouvelle mission de l'open source : reconstruire l'infrastructure technologique d'un continent.
L'avantage des logiciels de productivité réside dans leur marché mondial. Si Airbus et d'autres entreprises lançaient des appels d'offres d'envergure, l'idée d'une start-up de premier plan, issue d'une équipe compétente, serait non seulement plausible, mais aussi très séduisante. Cela nécessiterait une coopération entre entreprises, ce qui permettrait de mesurer leur engagement en faveur d'une véritable souveraineté numérique. Par ailleurs, le développement sur des logiciels libres n'implique aucun secret à dissimuler ; les outils et les entreprises américaines seraient donc les bienvenus.
Dès lors qu'un marché des logiciels à souveraineté numérique se développera, il deviendra bien plus aisé d'envisager l'avenir et l'intelligence artificielle, ainsi que d'autres aspects incontournables de l'hégémonie numérique américaine. Un marché des logiciels et services d'entreprise pleinement développé sera un spectacle fascinant.
Cela pourrait aussi changer bien plus que la manière dont l'Europe gère ses affaires numériques. Les citoyens d'autres pays, méfiants envers leur gouvernement et craignant des persécutions, seront les bienvenus pour bénéficier de la protection et des libertés que peut offrir la souveraineté numérique européenne. On pourrait l'appeler le Mayflower inversé. Comme on disait autrefois en Amérique, vous êtes les bienvenus. ®










